La Mission

De nos jours, nous tenons pour acquis les horaires de vols des lignes aériennes. Nous sommes constamment surpris lorsqu’une tempête de neige engendre l’annulation d’un vol, ou qu’un orage occasionne des délais. Nous considérons le travail d’un pilote comme un travail de routine, ce qui est le cas quand tout va bien.

Mais ça n’a pas toujours été ainsi. Jadis, les avions ne pouvaient pas franchir les Rocheuses comme s’il n’y avait là ni neige, ni roc. Les ailes chauffées pour se débarrasser de la glace n’existaient pas. Des profils de vol multidimensionnels n’étaient que de science-fiction. Les pilotes devaient piloter pleinement ces engins.

Il y a soixante-quinze ans, la ligne aérienne nationale du Canada complétait sa première traversée transcontinentale, de Montréal à Vancouver, en passant par Ottawa, North Bay, Kapuskasing, Winnipeg, Regina et Lethbridge. L’avion était un Lockheed 10A. Je n’ai ni un 10A, ni les ressources pour en piloter un. Par contre, j’ai un Beech Bonanza, un monomoteur à puissance similaire. Elle (oui, pour moi mon avion est une « elle ») s’appelle Arcadia, en hommage à la ligne aérienne fictive de mon roman, The Decline and Fall of Air Arcadia. Ensemble, cette année, nous allons suivre les traces de cette première mission transcontinentale tout comme l’ont fait ces pionniers de l’aviation : volant à basse altitude, naviguant manuellement et bravant le climat canadien.

Pourquoi?

Pour commémorer et célébrer l’exploit de 1939? Oui. Pour souligner les avancées technologiques des soixante-quinze dernières années? Aussi. Mais il y a bien plus que ça. Entre hier et aujourd’hui, il y a tout un récit – un récit composé d’intempéries et de moments anxieux. Ces aventures ne se déroulent pas toujours comme sur des roulettes. Le risque, le danger et le travail acharné sont omniprésents. C’est là que réside l’essence même du récit.

Bien que des chapitres de l’histoire de l’aviation au Canada soient recueillis dans des registres officiels et des archives d’actualités, son « patrimoine vivant » se perd rapidement. Plusieurs pionniers sont décédés, amenant avec eux leurs récits d’aventures. Leurs expériences et points de vue nous serviraient bien aujourd’hui, où nous faisons face à l’éventuelle pénurie de carburant et de pilotes. Encore une fois, l’intempérie guette. Voler, c’est comme vivre. De la planification et du bon jugement sont synonymes de survie. Une fois qu’on quitte le nid familial et qu’on prend son envol, il n’y a plus de répétitions. C’est comme être, pour ainsi dire, en ondes, et en direct. Piloter a été ma carrière et reste une passion. C’est ce sentiment que tout se joue là, sans possibilité d’une seconde prise, qui me fait vibrer encore à ce jour.

À 70 ans, je reste jeune de cœur, mais je suis bien conscient que je ne suis plus un jeune friand de sensations fortes. Je dois m’assurer d’être parfaitement bien préparé pour entamer cette mission. Je piloterai en régime IRF (règles de vol aux instruments), parfois en IMC (conditions météorologiques de vol aux instruments), sans pilote automatique (le Bonanza n’en a pas) et sans copilote. De quoi se garder très occupé. Mais j’aurai à bord un système de géolocalisation par satellite WAAS, un PFD électronique, ainsi qu’un iPad.

Je prépare cette mission depuis les trois dernières années. Examens écrits, renouvèlement de ma qualification de vol aux instruments, réintroduction aux rudiments de vol d’engins légers, entrainement en acrobatie aérienne. Je poursuis ma certification d’instructeur classe II. Et bien sûr, tout aussi importante, la mise en pratique : j’ai fait le trajet aller-retour Montréal-Californie à quelques reprises.

L’expérience d’un pilote se mesure en heures cumulatives de vol et en heures récentes. Ce sont des données statistiques intéressantes, mais elles ne témoignent pas de l’entièreté de ses capacités. J’ai pris ma retraite à soixante ans et n’ai pas touché à une tige de commande pendant plus de six ans. À mon retour à l’aviation, ma performance n’était pas à la hauteur de standards malgré 18 000 heures de vol à mon actif. J’étais « qualifié » pour enseigner, mais je manquais d’expérience de vol récente, de connaissances et de confiance pour le faire correctement. J’ai donc retrouvé les bancs d’école.

C’est bien difficile de briser les habitudes d’un vieux routier, mais j’ai eu la grande chance de rencontrer des formateurs qui me stimulent et me permettent d’évoluer, souvent bien malgré moi. Ces moments d’apprentissage sont fragiles. Je vieillis. Je connais la fin du parcours et je la vois se dessiner à l’horizon.

Néanmoins, Arcadia et moi complèterons notre mission de recréer le vol de 1939 cet automne. Plusieurs détails de ce vol ont été perdus, mais le récit de notre périple ressemblera à celui vécu par les pionniers de 1939 – assez, on l’espère, pour leur rendre hommage.

Advertisements